Les guerres napoléoniennes et l'émancipation féminine au XIXe siècle




De tous les facteurs ayant contribué à l’émancipation socioéconomique des femmes en France, depuis la Révolution, la guerre fut certainement l'un des plus importants. Les conflits mondiaux du XXe siècle sont bien connus pour les bouleversements sociaux qu'ils engendrèrent. Ils permirent notamment aux femmes d'accéder à des emplois jusqu'alors exclusivement masculins. Mais les registres témoignent d'un phénomène similaire, quoique temporaire, qui amorce déjà cette évolution sous le premier Empire.

En lisant un acte de naissance de l'année 1806, je suis surpris de voir que le premier témoin qui se présente à la mairie (et ici le seul) n'est pas un homme, comme d'ordinaire à la Foye-Monjault, mais une femme [14]

Cette entorse aux convenances ne doit rien au hasard. La France, en guerre depuis 1792, le resta jusqu’en 1815, entrainant une pénurie croissante d’hommes. En particulier, dès 1805 ont lieu des levées successives qui correspondent à la phase d'expansion de l'Empire (1805-1812), dont 360 000 hommes cette année là, qui inclurent le rappel de conscrits de 1793 et 98, certains comptant déjà 12 ans de service. Ces chiffres allèrent en augmentant : entre septembre 1812 et novembre 1813, 1 500 000 hommes furent appelés sous les drapeaux. Nombre considérable, sachant que la France ne comptait alors que 29 millions d’habitants. Beaucoup ne reviendront jamais. Du côté français, les pertes s'élèveront à près de 800 000 hommes [1].

Ayant dressé la liste des métiers des habitants du village [2], un coup d’œil à la page détaillant la profession des femmes révèle une évolution importante à partir de 1804. Jusqu'alors, hormis les domestiques et les sages-femmes, on ne trouvait encore aucune femme salariée dans la paroisse. Après cela, elles deviennent rapidement une composante de la main d'oeuvre locale. Sous l’Empire la plupart son journalières, et leur nombre culmine en 1813, correspondant à la levée de masse la plus importante. Certaines viennent aussi des villages voisins. Après 1815 on ne relève plus qu’une seule journalière (voir la liste plus bas).

J’ai d’abord pensé que le terme de « journalière » recouvrait des métiers spécifiquement féminins, comme lingères ou couturières. Mais sachant que ces années sont marquées par la disette, une autre évidence s’impose : les hommes étant partis à la guerre, il était devenu nécessaire de les remplacer aux champs. La liste des seuls soldats de la base de Sainte-Hélène, donne une idée du nombre d’hommes qui avaient été mobilisés dans cette commune pour contribuer à l’effort de guerre.

Avant cela, quelques progrès avaient bien eu lieu durant la Révolution. Bénéficiant des lois de septembre 1792, les femmes pouvaient désormais divorcer, ce que fit l'une d'elle à la Foye dès 1794 [4]. Mais elles n’avaient toujours pas le droit de vote [5] et certains acquis ne furent que temporaires. Le droit au divorce étant par exemple révoqué dès 1816. En France au XIXe siècle, au même titre que les plus pauvres, les femmes n'étaient pas encore reconnues comme des citoyennes à part entière. 

Après 1815, une fois la paix revenue, en particulier dans l'ouest rural qui ne connu pas l'occupation, tout porte à croire que les populations retrouvèrent leurs habitudes d'avant-guerre. Il reste qu'une évolution professionnelle embryonnaire, encore limitée à quelques métiers spécifiques (ici couturières et lingères [6]), semble avoir résulté des guerres napoléoniennes.

Liste des femmes salariées à la Foye,
citées dans les registres de 1675 à 1832

(à l’exception des servantes domestiques et des sages-femmes 
[3]) :

Marie Anne Bernard, journalière (1804)
Marie Rose Bourdon, couturière (1804)
Marie Françoise Pilleau, journalière (1804)
Marie-Marguerite Nourisson, journalière (1805)
Madeleine Bonneau, journalière (1808)
Louise-Léonarde-Geneviève Rondeau, propriétaire (1808)
Marie Barreau, journalière (1812)
Marie-Anne Gandreuil, journalière (1812)
Marguerite-Louise Arnault, journalière (1813)
Marie-Marguerite Baffreau, journalière (1813)
Marie-Anne Beauchamp, journalière de Saint-Martin-de-Bernegoue (1813)
Louise Bonnin, couturière (1813)
Marie Fabre (Favre), journalière (1813)
Marie-Louise Chaignon, journalière du Grand-Prissé (1813)
Madeleine Geoffriau, propriétaire au Cormenier (1813)
Marguerite Hérissé, journalière (1813)
Marie Hérissé, journalière (1813)
Marie Marchand, journalière (1813)
Louise Nourrigeon, journalière (1813)
Marie Sireau, journalière d'Usseau (1813)
Françoise-Élisabeth Bastard, propriétaire (1814)
Anne-Madeleine Bernard, couturière (1814)
Madeleine Bonnin, couturière (1814)
Françoise Hérissé, journalière (1815)
Elizabeth Naud, journalière de la Charrière (1815)
Marie-Madeleine Bouniot, lingère (1821)
Madeleine Nourrigeon, journalière (1824)
Marie Rose Drouinot, lingère (1825)
Marie Sauvaget, couturière (1826)
Marie Bouhier (Boyer), couturière (1830)
Louise Geoffroy, lingère (1830)
Marie Anne David, propriétaire (1831)
Marie Madeleine Cubaud, lingère (1832)



Autre facteur d'évolution : la création du premier Grand Magasin au XIXe siècle

L'accès à l'emploi est toujours allé de pair avec l'émancipation féminine. En 1852, Aristide et Marguerite Boucicaut s'associent aux frères Videau dans la gestion du petit magasin « Au Bon Marché, » situé dans le 7e arrondissement à Paris. Aristide va révolutionner le monde commercial en proposant au public parisien une nouvelle expérience : celle de la consommation en Grand Magasin. Il va faire construire, avec l'aide des architectes Boileau et Eiffel (dont il note le talent, bien avant que ce dernier ne devienne célèbre), un véritable palais de la consommation, prédécesseur des Galeries Lafayette et du Printemps. 



Cette expérience inédite, qui s'adresse spécifiquement aux femmes (dont l'époux travaillait durant la journée), va transformer la société. Pour attirer sa clientèle, Boucicaut crée également les premières toilettes publiques pour femme. Celles-ci ne sont plus confinées chez elles. Si les clientes appartiennent pour la plupart à l'élite parisienne, les employées sont souvent des immigrées provinciales, permettant à ces différentes classes sociales d'interagir ensemble. L'emploi en grand magasin donne également aux secondes un moyen d'ascension sociale, car elles peuvent bénéficier de promotions internes (1 788 employés en 1877, dont la moitié sont des vendeuses) [15]. En 1876, Hubertine Auclert fonde la société Le droit des femmes qui soutient le droit de vote pour les femmes et qui devient en 1883 Le suffrage des femmes [16]. En France et ailleurs, le mouvement des suffragettes sera associé aux grands magasins qui leur serviront de point de ralliement.


L'impact des conflits du XXe siècle

Les grands conflits jouèrent un rôle important dans les bouleversements sociaux du XXe siècle. La première guerre mondiale en particulier, pour pallier à la mobilisation générale, vit les femmes remplacer les hommes dans les travaux agricoles et assurer les moissons [7]. « Un million deux cent mille femmes étaient devenues un rouage essentiel de l’économie : elles devaient nourrir huit millions de mobilisés et plus de trente millions d’habitants. » [8]

« La France est encore très rurale à l’époque. La réquisition des chevaux accentue
la difficulté du travail de la terre. Les Françaises remplacent aussi les hommes dans les services publics
et les grandes administrations. Elles deviennent factrices, employées du gaz,
conductrices ou receveuses de tramways… » [10]
En juillet 1915, une première lois fut votée concernant le salaire minimum des travailleuses. Afin de soutenir l’effort de guerre, les femmes travaillèrent également dans les usines d’armement. Appelées « munitionnettes », elles étaient environ 430 000 en France vers 1918, soit le quart des ouvriers d'usine [11]. Cette expérience leur permit d’acquérir une certaine indépendance, qui leur valu d’être considérées comme à l’origine du féminisme. L'après-guerre vit un accroissement sensible du nombre de femmes salariées.


« A partir de 1915, les femmes ouvrières sont mobilisées,
les munitionnettes remplissent les usines d’armement (ici, une usine de fabrication d'obus).
Le travail dans les usines devait auparavant être autorisé par le mari qui était au front,
si l’épouse était mineure. Les femmes travaillaient plus de dix heures par jour mais aussi la nuit. » [10]

Les premières françaises ingénieurs en 1919 [9]

Mais cette évolution fut progressive. Comme au XIXe siècle, une fois la paix revenue, surtout dans les milieux ruraux, les populations reprenaient leurs habitudes d'antan :
« La récession de l’industrie du textile et l’engagement des femmes dans la vie active fait changer leur mode vestimentaire : les jupes mais aussi les cheveux se raccourcissent, les bras se dénudent… Cependant cette émancipation ne perdure véritablement que chez les intellectuels et la bourgeoisie éclairée après la guerre. Au lendemain de l’Armistice, les hommes souhaitent reprendre leur place. Ce retour se passe mieux à la campagne qu’en ville ou les femmes sont dans l’obligation de quitter leur emploi sous trois semaines. La plupart retrouve leur vie d’avant 14. » [10]
« La guerre a également eût un impact économique : elles peuvent accéder à des comptes bancaires et ainsi s'autofinancer. Au niveau social, on remarque une émancipation vestimentaire et capillaire. À la Belle Époque, les femmes portaient de hauts chignons, elles étaient engoncées dans leurs corsets, empêtrées dans leurs longues robes et dans un certain nombre de principes. En revanche, durant les Années Folles, les femmes se libèrent de tout, la coupe à la « garçonne » remplace les chignons, les longues robes en laissant placent aux jupes courtes ou aux pantalons et les principes sont transformés; les femmes dansent le charleston, fument la cigarette et conduisent des voitures. Cette émancipation fut aussi sexuelle, libérant la femme des mœurs traditionnelles. La guerre fut pour les femmes, outre leur soutien et leur aide à l'effort de guerre, source de révolte, de grèves, de syndicalisation. On peut donc bien dire qu'elle a permis une émancipation politique de la femme. Cependant, les inégalités hommes/femmes ont beau diminuer au fur et à mesure, elles restent malgré tout présentes. » [12] 
La guerre ne transforma pas seulement la société pour les femmes. Dans les tranchées, bourgeois, paysans et ouvriers combattirent côte à côte. Cette proximité remit en cause les codes de comportement auparavant solidement établis. Au quotidien, des hommes de toutes conditions se retrouvèrent sur un pied d’égalité, ce qui rendit difficile le retour à la vie civile. En France, ce malaise contribua à l’essor du communisme de l’entre-deux-guerres. Ce goût acquis du sentiment d'égalité [13] affecta pareillement les relations hommes/femmes, avec un taux de divorce en augmentation dès 1919.

En Angleterre, qui n’avait pas connue de révolution, l’évolution due à la guerre fut encore plus marquée. Les rapports traditionnels entre les membres de la « gentry » et les « commoners », encore fermement en place avant 1914, disparurent rapidement après 1918. Quant aux femmes, qui avaient contribué en plus grand nombre encore qu'en France, elle obtinrent cette même année le droit de vote, bien avant les françaises qui devront attendre 1944 !

Le même phénomène se reproduisit durant la deuxième guerre, notamment aux USA, conduisant à de profonds changements d’attitude vis-à-vis des femmes au travail. Les années 60 constituent d'ailleurs une réaction conséquente aux années de guerre, similaire dans leur nature aux « années folles ».



Notes

[1] Alain Pigeard, La conscription sous le premier Empire   [<-]

[2] Voir : Les métiers de la paroisse   [<-]

[3] Cf. Femmes salariées   [<-]


[5] Voir : 1790 : l’élection du premier maire de la Foye   [<-]

[6] Les familles bourgeoises de la Foye comptaient quelques rentières.   [<-]

[7] Dès l'annonce gouvernementale du 7 août 1914, faite par le Président du Conseil, René Viviani.   [<-]

[8] Mémoire des femmes de 14-18   [<-]

[9] les premières françaises ingénieurs en 1919   [<-]

[10] La Grande Guerre des Lorientais : Françaises en guerre   [<-1]   [<-2]   [<-3]

[11] Le Figaro : Les Temps forts de l'histoire des femmes dans la grande guerreL'article du Figaro donne le chiffre de 600 000, qui est en contradiction avec d'autres sources, notamment avec "Mémoire des Femmes de 14-18".   [<-]

[12] Les femmes et la Grande Guerre    [<-]

[13] Qui n'est pas sans rappeler la transformation des mentalités de la population française à l'approche de la Révolution, telle que décrite notamment par Taine.   [<-]

[14] Madeleine Cosset, sage femme (dès 1812) et marraine présumée de l’enfant. En tant que témoin, elle n'a pas le même statut social, puisqu'elle est donnée comme « épouse de Jean Barbaud » précision dont l’agent municipal ne se serait pas embarrassé si elle avait été un homme (sachant aussi que son mari était un modeste journalier, et non pas un notable auquel l'agent ait pu se référer).
[<-]


[15] Histoire du magasin Le Bon Marché

[16] Mouvement des Sufragettes. Voir aussi la biographie d'Hubertine sur Wikipedia, et sa fiche généalogique sur Généanet. Elle fut l'épouse d'Antonin Lévrier, avocat, l'un des ses conseillers juridiques, auteur de l'Histoire des Deux Sèvres, publié en 1867, lui même neveu de Gabriel Lévrier, auteur la même année du Dictionnaire Étymologique de Patois Poitevin.